IL ÉTAIT UNE FOIS… Kazire, le crack celte vise le Prix d’Amérique.

 
Presque condamné après une infection, Kazire s’est refait une santé à Tréflez, dans le Finistère. Six mois dans les vagues des plages bretonnes de Guevroc lui ont rendu tout son tonus. Dimanche, si tout s’emmanche bien, la grande course est pour lui.

Le Prix d’Amérique tend les bras à Kazire de Guez. Il a la classe, la ‘niaque’ et de l’estomac, l’étalon de René Guezille. Et assez de chevaux sous le capot pour s’imposer dans la plus belle course du monde.

René Guezille est dans ses petits souliers. Le propriétaire du prodige biche à croquer sa merveille : « Au pré, il est doux comme un chien-chien à sa mémère. Sur la piste, c’est un autre. Il se concentre comme s’il savait ce qu’il avait à faire. Il donne tout ce qu’il a. Dans les 500 derniers mètres, il m’étonne. Il peut leur mettre 35 mètres dans la vue, dans un bon jour. »

Le jour est venu. Le peuple du trot, dont Vincennes est le royaume, attend Kazire de Guez, impérialement surnommé « Le Kaiser », auréolé de sa casaque « vert amande losangée de jaune paille », précédé d’une réputation de puncheur intraitable et massif.

Qui est ce Mozart des classiques ? Un poulain né voilà huit ans en Mayenne. 100 % de sang français dans les veines. Une rareté. Des reflets chocolat dans le satin de la robe baie. 1,67 m au garrot. Un musclé de la tête, l’oeil fauve, repéré sous la mère, comme un joli sujet. « On m’avait promis que j’en tenais un beau », se souvient René Guezille. À la grande loterie des chevaux de rêve, les bons numéros sont l’exception.

Kazire est exceptionnel! Mais qu’il fut crochu le chemin qui mène aux étoiles des trotteurs bien nés ! « Pris en main par Jean-Michel Bazire, il a été travaillé prudemment. On l’a dosé. Il a commencé à gagner, et puis, à 4 ans, il a eu un problème sur un jarret. L’infection a pris toute la jambe. Il a été trois jours entre la vie et la mort. Il en est ressorti rincé, triste et amoindri. Il avait le blues du crack. On avait fait une croix sur la belle carrière. » Adieu veaux, vaches, cochons et pot au lait des jolies victoires et des arc de triomphe.

Merci le Finistère : « On l’a mis en pension à Tréflez, chez Rose Leroueil. Elle l’a bichonné dans les vagues des plages bretonnes de Guevroc et on a retrouvé notre Kazire au bout de six mois. » Rien ne vaut une bonne couche de sel doublée d’une bonne cure de celte, pour un as en quête de joker. Il est revenu du diable Vauvert, le miraculé.

Enchaînant ses grandes battues, il est ressorti de l’ombre par la grande porte des trotteurs qui surclassent. Général du Lupin, son agaçant rival, s’est fait claquer le beignet, proprement. Les mordus de l’attelé, amoureux de la belle allure, ont redécouvert ce cheval « qui n’a l’air de rien dans le peloton, oreilles débouchées aux 600 mètres. Et quand, dans la dernière ligne droite, ses œillères descendent, il est seul au monde. Et il s’arrache, princier ».

À la veille du Prix d’Amérique, Kazire est affûté comme jamais, mais exposé, comme toujours, au grain de sable qui peut enrayer la mécanique haut de gamme : « Jusqu’au dernier moment, ce qui vous est promis peut s’effondrer. Même au ras du poteau. Il suffit d’un bruit. D’un papier qui s’envole sur la piste. Ou d’un cheval qui vient de Suède, que personne n’a vu, et qui vous coiffe. » C’est le charme haletant du trot, souk princier du grand hasard.

C’est la vie qu’a épousée René Guezille, voilà vingt ans, en lançant à ses copains : « J’aurai l’Amérique les gars. » Il en est tout près avec son champion armoricain. À propos, quelle bannière porte-t-il, ce cheval porteur de tant d’espoirs ?
« Vaste question ».

Kazire a vu le jour en Mayenne. Il s’entraîne en Sarthe. Il est mené par Jean-Michel Bazire, le maître, madré, de Sablé. Son propriétaire travaille à Angers mais ce natif de Rennes passe la moitié de son temps dans le Morbihan. Quel micmac régional ! Que de terroirs pour ce tiroir-caisse totalisant 1,1 million de gains ! Alors ? « Pour moi, il est breton. En presqu’île de Rhuys, où j’habite autant que je peux, les gens se le sont accaparés. Il doit sa renaissance au Finistère. Il adore les fonds d’artichauts de Saint-Pol-de-Léon. Il est bosseur et sympa, bon vivant et dur au mal, comme les Bretons. En course, il ne se fait pas remarquer et il sort au courage, au travail. Il est têtu, mon entêtant. Ça, c’est breizhou. » Parole de Breton, pas chauvin pour deux ronds. Si c’est vrai, le drapeau à l’hermine blanche a de solides chances de claquer enfin à Vincennes où les léopards normands et le zêlé Pégase mayennais avaient, jusqu’ici, le monopole du ciel.

Fest-noz en vue pour le pays des gavottes, sevré de musique qui trotte. Préparez les binious, faites chauffer les bombardes. René Guezille s’installe demain après-midi dans les gradins, « à hauteur du poteau d’arrivée, au milieu du peuple heureux avec des caméras sous le nez, je suppose ». Son jour le plus long durera une pincée de quelques minutes interminables. Au bout, cœur battant, il a prévu une fiesta d’enfer ensaucée à la cornemuse. Il n’a pas de jumelles. Il suivra la course aux yeux et à la clameur rauque qui monte du ventre de Vincennes. Après, si tout se passe bien ou même si rien ne va, il passera par sa voiture, ouvrira le coffre. Des parfums s’envoleront dans l’air. Sa malle arrière est remplie de pommes. Ah les pommes ! La gâterie de Kazire qui en raffole, la douceur acidulée de l’athlète à la goule sucrée. Le roi René, en personne, apportera le dessert à son étalon gourmand. Une pomme ridée aux saveurs du pays. Valeur : 500 000 €. Une reinette d’Armorique.

François SIMON. Le Prix d’Amérique (course de trot attelé sur 2 700 m)

A SUIVRE : La bibliographie complète de Renaud, prochainement.